Quelques mots de conclusion, sous forme de dialogue

La séquence proposée précédemment vous a peut-être posé des difficultés. J’essaye de la prolonger, au travers du dialogue ci-dessous. Il s’agit de formuler des interrogations, qui peuvent ressembler à des questions que vous vous êtes posés au cours de votre lecture. Encore une fois, le but est de commencer à réfléchir à des solutions innovantes pour surmonter le constat du déficit d’appropriation de toutes formes d’interventions, en santé communautaire ou, plus généralement, dans le cadre du développement des communautés, quelque soit le point d’entrée.

Question du sceptique : Je suis un professionnel de terrain. J’applique les propositions de mon organisation et les recommandations des bailleurs. En quoi est-ce que tout ceci me concerne ?
Je réponds : Si le constat récurrent d’échec ne vous pose pas problème, en effet, nul besoin de continuer. Cependant, un début de compréhension de ce qui se passe dans la tête de vos interlocuteurs devrait être pertinent. Il y a pleins de mythes très répandus à déconstruire, avant de pouvoir proposer des outils et méthodes, des séquences d’apprentissage, qui feront sens auprès des communautés. Vous faire aussi réfléchir sur la place de vos attitudes et des émotions, n’est pas un luxe.

Question du sceptique : Je suis particulièrement gêné par la vision de l’unité du corps et de l’esprit. J’ai l’impression que l’on nie le droit à une vie spirituelle, en ne proposant que des aspects biologiques.
Je réponds : J’ai pris la peine d’évoquer cette limitation de vocabulaire, propre au français, et l’absence de distinction entre Mind et Spirit, tout les deux traduits par Esprit. Ne faites donc pas de confusion. La Science n’est légitime que pour des phénomènes observables, des début de théorie (hypothèse) que l’on peut soumettre à l’expérimentation et la validation empirique. Elle n’a rien à dire sur des aspects comme : le sens de la vie, la vie après la mort ou l’existence de Dieu [1]. Ceci fait partie du libre arbitre de chacun et de la communauté à laquelle il appartient. Je dirais même que les croyances, qui souvent sont la base de ce qui uni les communautés, sont éminemment respectables et il ne faut jamais commencer par s’y opposer. Ceci serait éthiquement incorrect, mais aussi contre-productif. Cependant, je me permettrait d’ajouter qu’il existe un corollaire. La religion essaye parfois de s’immiscer dans le domaine des connaissances, en portant un jugement sur les théories scientifiques. L’exemple classique est le créationnisme, dont l’habillage en théorie “scientifique” repose aussi sur une confusion. Je vous propose de consulter l’histoire de la controverse Kitzmiller v. Dover Area School, qui a agité les Etats Unis, à partir de 2005. Elle est particulièrement instructive.

Question du sceptique : Mais enfin, nous basons nos animations sur des connaissances objectives. Il devrait suffire que nos publics en prennent connaissance. Pourquoi sont-ils réticents, pourtant leur santé en dépend ?
Je réponds : D’abord il faut déconstruire, dans vos têtes, le mythe d’un cerveau, support d’apprentissages, qui serait vierge au départ et sur lequel nos enseignements viendraient se graver. De manière innée, le cerveau est une formidable machine à générer des prédictions sur le monde, que toutes les observations sensorielles (les apprentissages formels en font feront partie) viennent conforter ou contredire. Ceci commence dès l’âge de 7-8 mois et continue tout au long de la vie, selon des processus d’apprentissage informels ou formels. Je vous suggère de faire une recherche au sujet du livre d’Alison Gopnick, The scientist in the crib, traduit en français par : Le bébé statisticien [2]. A fortiori, face à un public d’adultes, ne faites pas l’erreur de considérer qu’ils sont ignorants. Il faut, patiemment, les amener à reconsidérer leur vision du monde, leur compréhension des phénomènes, la justification de leurs priorités. Ensuite, on peut essayer de co construire de nouvelles explications et solutions adaptées à chaque communauté. N’oubliez pas l’importance des émotions. Des approches positives, faisant appel à l’humour, au rire, à l’optimisme, sont bien plus appropriées. Il faut éviter tout ce qui peut s’apparenter à de la violence, physique ou psychologique (déconsidération ou sensation de honte p.ex.), qui peut donner un sentiment d’efficacité apparente (et transitoire). Ne confondez pas soumission ou docilité et apprentissages durables. Des siècles de pédagogie par la contrainte, ont alimenté cette démarche fondamentalement erronée.

Question du sceptique : D’accord, mais je fais fasse à des conceptions irrationnelles. Je ne peux pas les accepter.
Je réponds : D’abord, j’ai insisté sur le fait que le rationnel pur est un mythe. Nous sommes des êtres d’affect et de raison. Le monde n’est pas divisé en rationnels et irrationnels, sachants et ignorants. Cependant, puisqu’ici nous nous intéressons aux apprentissages, je me permettrait encore une digression, par le mode de fonctionnement de notre cerveau. Celui-ci a été façonné par une longue évolution, face à des environnements changeants, posant une infinité de défis, que chaque espèce a dû surmonter pour sa survie. Ainsi, notre cerveau présente un biais, un penchant irrépressible, dans le sens de la causalité. Nous cherchons, spontanément, les causes (les explications) des phénomènes que l’on observe. Comment et pourquoi on en choisi une particulière, n’est pas très important. Ce qui compte, est l’attitude que nous adopterons, pour surmonter les éventuelles réticences. Le positionnement d’égal à égal, l’empathie, sont des gages d’acceptabilité de nos propos. Pour ceux qui souhaiteraient prolonger la réflexion, je leur suggère de parcourir la vidéo d’une trentaine de minutes, dans laquelle le neurologue Lionel Naccache, parle des réalités de la plasticité cérébrale et aborde tout à la fin la genèse des fictions, un autre trait normal de notre cerveau. Vous serez amenés, je l’espère, à réviser votre notion de ce qu’est irrationnel, ainsi que la manière d’y faire face.

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Notes

[1Des scientifiques médiatiques, comme Richard Dawkins, s’y sont essayé ; il ne faut pas les cautionner

[2D’ailleurs, tout jeune ou futur parent devrait, au moins, en prendre connaissance

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