Interdépendances et conséquences réciproques

Il ne faut pas rester à une vision simpliste selon laquelle l’extension de la domination et l’allongement des chaînes conduisaient seulement à la concentration du pouvoir. L’exercice restait difficile et des retournements étaient toujours possibles. Les seigneurs soumis à l’autorité du roi, pouvaient réagir au moindre échec du souverain, à tout retournement de sa fortune, le système est soumis à des forces contraires. Un exemple est fourni par le cas du roi d’Angleterre Jean, dit « sans terres », qui fut obligé de promulguer la Magna Carta (cf. plus loin), sous la pression de ses vassaux qui profitaient d’un revers de la fortune du roi. Les cas de révoltes ne manquent pas. En clair, le pouvoir vient aussi avec des obligations et la nécessité de prévenir que toute coalition des plus faibles, ne s’impose au souverain central. L’équilibre reste toujours précaire. Ceci aurait pu être montré par un examen de toutes les tentatives inventives de prélever des taxes, pour entretenir le pouvoir et, plus encore pour l’effort de défense ou de conquête et qui n’ont pas manqué de susciter des résistances.
Les interdépendances doivent bien être comprises dans les deux sens et ceci nous le retrouverons dans un autre thème, celui qui discutera de la constitution et l’évolution des sphères privée et publique. Disons brièvement ici que la phase féodale représente une compétition entre intérêts « privés », ceux des familles ou maisons impliquées dans la lutte. A l’inverse, les royaumes, issus de la lutte pour le monopole du pouvoir, ont aussi généré des obligations vis-à-vis des sujets du royaume, faisant progressivement basculer le règne dans la sphère « publique », celle des intérêts « communs » [1].
La société ne peut se résumer par la fortune des puissants. L’apparition de nouvelles fonctions ou métiers [2] (la spécialisation ou différenciation à laquelle nous faisons régulièrement référence) génère aussi des interdépendances et des compétitions à plus petite échelle. Une société, en se complexifiant, nécessite aussi des efforts de régulation croissants et une adaptation progressive des pratiques (sociales [3]), à des réalités changeantes.
Enfin, notons que l’exercice du pouvoir central nécessitera la constitution de corps, de « fonctionnaires » dirions-nous aujourd’hui, qui vont s’organiser progressivement en appareils, capables d’assurer l’administration. Rappelons que le pouvoir ne pouvait reposer sur la seule puissance militaire. Le monopole devait aussi porter sur l’exercice, en particulier, de la justice et la maitrise de la fiscalité, essentielle pour l’entretien des appareils et la survie du monopole. J’ai déjà expliqué que l’invention de l’imprimerie, rendant la production de livres plus facile, rapide et à moindre coût, offrait un potentiel d’alphabétisation de ces classes de civils, inaccessible tant que les livres n’étaient produits que par des scribes spécialisés, souvent par copie d’un « original », alors qu’un grand nombre de ceux-ci ne savaient pas lire.

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Notes

[1L’usage des guillemets souligne le fait que, pendant longtemps, on ne peut définir précisément ce que pouvaient être les intérêts communs ; ils étaient portés plutôt par des coalitions mouvantes, entre groupes aux intérêts divergents, qui pouvaient s’opposer, à un moment donné, au pouvoir central ; la situation sera bien différente avec la constitution des Etats-Nations

[2Nous pourrions les assimiler à de nouvelles niches écologiques

[3Je tiens à éviter le terme de comportement, car, classiquement, on admet que celui-ci découle de notre volonté individuelle, alors que le répertoire des pratiques prend sa source dans la société

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