La sociogenèse des transitions

Les théories modernes de la transition ont tendance à prendre comme point de départ, le seul volet socio-technique. En somme, une modalité socio-technique en remplace l’autre, comme naturellement, nous pourrions dire par analogie, du fait de son avantage sélectif, essentiellement focalisé sur le bénéfice économique. Regardons encore comment cette conception est réductrice. Depuis le début de cette partie des cours, nous avons vu comment les transitions opèrent sur les régimes de domination, avec des conséquences sur la structuration sociale et les formes de pouvoir. Nous avons insisté sur l’accroissement et la complexification des chaînes d’interdépendances, qui peuvent aussi connaître des phases de fragmentation, avant la reprise, toujours dans des circonstances nouvelles, du processus de monopolisation.
Une des erreurs conceptuelles de ces théories réductrices est de s’appuyer sur les structures sociales, économiques et politiques, actuelles, sans examiner la trajectoire qui leur a donné naissance, avec modification progressive des contextes, sociaux, cognitifs et économiques. Peut-on un seul instant admettre que des bouleversements de l’ordre social ou économique puissent exister et persister sans de profonds changements dans les mentalités, les mœurs, les dispositions des populations ? Là où entre seigneurs, aux pouvoirs plus ou moins égaux, il s’était installée une libre concurrence, la victoire du Roi sur ses rivaux devait aussi bousculer profondément l’ordre social, auquel les nouveaux statuts devaient s’adapter. Ceci se mesure plutôt en générations.
L’élargissement du territoire allait de paire avec une plus grande mobilité des biens et des personnes. De nouvelles découvertes, rencontres et opportunités [1], pour de nouveaux acteurs ou fonctions sociales, vont s’installer. Les nouvelles interdépendances vont aussi alimenter ce que nous appellerons les consciences supra-locales, l’identification des populations à des unités territoriales de plus en plus larges, avec l’augmentation de la mobilité et des échanges.
Bien entendu, le passage de l’économie, basée essentiellement sur le troc, en début de la période, à une économie fondée sur l’argent, peut aussi être vue comme une transition. Un exemple pourrait être le passage du commerce à portée locale, au négoce, bien plus large. Des fortunes pourront se constituer, en dehors des propriétaires terriens ou tout autre membre de la noblesse. Les bourgeois formeront une nouvelle strate influente de la société, au seuil de la Renaissance. L’accroissement de la masse monétaire va avoir une influence sur les prix. L’exploitation des domaines des seigneurs sera de moins en moins rentable, initiant un processus de paupérisation, dont profiterons des roturiers qui pourront acheter domaines et titres.
L’insistance sur les autres aspects, humains, sociaux et politiques de la transition ne signifie en aucun cas que je néglige la place qu’occupe le potentiel technologique ou technique, qui lui aussi évolue au gré de découvertes et innovations (y compris son acceptabilité [2]). Simplement je lui accorde une place parmi d’autres. Il sera toujours essentiel pour générer les surplus, condition nécessaire des transitions.

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Notes

[1Attention, ceci ne signifie pas que toute la population a eu accès d’un coup, les inégalités persisteront

[2L’exemple des oppositions au développement du chemin de fer sont instructives

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