Privé vs Public, des frontières mouvantes

Athènes au siècle d’or et la constitution de la sphère publique

Nous avons appris à attribuer aux athéniens de l’antiquité classique, l’élaboration du concept de démocratie, sans vraiment reconnaître les formes qu’elle a prise, ses principes fondateurs, un peu par comparaison avec notre compréhension moderne du sujet, qui exprime une idée pure, une essence diraient les philosophes. La démocratie originelle serait mieux comprise comme un esprit de gouvernement et non un régime (p.ex. la République), comme ce sera le cas bien plus tard et encore aujourd’hui. Ce qui s’est opéré, pendant la période classique, est la constitution d’une sphère politique, dans l’espace public, celui de la visibilité et de l’autorité partagée, selon un principe nouveau, une idée que Jean-Pierre Vernant exprime ainsi : « […] l’idée que l’on est un homme, anèr (homme accompli en grec), seulement si l’on est libre de la soumission à une autorité souveraine ».
Pour mieux comprendre la spécificité de ce nouvel espace, il nous faut aborder à quoi il s’oppose, soit son pendant, la sphère privée. Notons que, le terme privé partage le même radical avec privation, signe possible d’une certaine déconsidération de ce qui s’y passait. Relevait de la sphère privée, la gestion des affaires domestiques, le sens premier de l’économie (oikos représentant la maison, le domicile du ménage, unité sociale de base). A ce titre elle était cachée du regard public. Cette gestion était considérée comme sous la responsabilité du chef de famille, elle était, disons, despotique, elle dégageait de la souffrance. La sphère privée était celle de la lutte pour la subsistance, où existaient de profondes inégalités, esclaves et femmes y contribuaient, sans réelle voix au chapitre.
Seuls ceux qui avaient fait la preuve d’une bonne administration de leurs affaires domestiques, qui avaient résolu la question de la subsistance, gagnaient le droit de « pénétrer » dans l’espace public. En somme, la bonne gestion des affaires privées était un critère pour participer à la gestion des affaires de la cité. Or, la sphère publique était, strictement, le lieu où se réunissaient des égaux, des pairs, ceux qui avaient accédé à la citoyenneté et, à ce titre, avaient le droit de participer aux décisions, que nous qualifierions de politiques. Le sceptre, symbolisant précédemment le pouvoir, dans la main d’un souverain unique, devient le bâton de parole, dont tous les citoyens peuvent s’emparer.
Bien sûr, étaient exclus de la citoyenneté, non seulement les esclaves, les femmes, les étrangers, mais aussi d’autres hommes libres, toujours empêtrés dans la lutte pour la subsistance (ceci évoluera avec le temps). Le régime athénien était parfaitement élitiste, mais les mœurs de cette élite étaient profondément égalitaires. Jean-Pierre Vernant parle d’idéal aristocratique, dans le sens étymologiquement premier du terme (aristos est un superlatif sans équivalent en français, signifiant Le meilleur, on pourrait dire L’excellent). Finalement, même le concept de loi, que les athéniens ont élaboré, n’avait pas le sens qui émergera dans la suite. La finalité des lois était de consolider cette séparation entre sphères privée et publique, garantie de la bonne administration des affaires de la cité. Elle ne ciblait pas des comportements particuliers. Nous n’avons pas la place pour développer le sujet, mais nous pouvons souligner que la négation d’une sphère privée est au cœur de tout totalitarisme, qui s’impose aux humains, dans tous les aspects de la vie.

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