Question sur : Usines d’incinération d’ordures ménagères : risques et acceptabilité En réponse à :

Sujet : Usines d’incinération d’ordures ménagères : risques et acceptabilité

R�pondu le mercredi 29 janvier 2014 par Etienne Frederic

A l’instar d’autres projets, on sait que toute implantation d’un incinérateur se heurte à de fortes résistances des populations locales (syndrome « Nimby ») souvent soutenues par le pourvoir politique lié à son électorat immédiat. Le syndrome « Nimby » est l’acronyme de l’expression « Not In My BackYard », qui signifie « pas dans mon arrière-cour ».

Dans un premier temps, je pense qu’il est nécessaire de résumer brièvement les contextes de l’enquête de la « D4E » et du document de l’Institut de Veille Sanitaire français (InVS).

Le rapport de la « D4E » évoque la théorie de l’économie de l’environnement qui préconise d’internaliser les externalités, c’est-à-dire de faire supporter aux agents économiques le coût externe de la pollution qu’ils génèrent. Partant de cette idée, le cadre de l’étude a été fixé de la manière suivante :
1) analyser la perception par les riverains des nuisances (par nuisances, il faut comprendre dans le cadre de cette étude qu’il s’agit des désagréments locaux tels que le bruit, les odeurs, le trafic et non pas la pollution atmosphérique) générées par un incinérateur,
2) évaluer financièrement les nuisances subies par les riverains d’un incinérateur,
3) apporter un éclairage économique sur les manifestations du syndrome « Nimby » associé à l’implantation d’un incinérateur.

Pour répondre à ces points, une enquête téléphonique a été organisée. L’enquête s’est déroulée sur la première quinzaine du mois d’avril 2005 : 843 personnes ont été interrogées sur base d’un questionne « type » d’une durée moyenne de 17 minutes.

La question de savoir ce qui est valorisé par cette étude n’est pas évidente. L’objectif initial était de valoriser les seules nuisances définies, c’est-à-dire les désagréments causés aux riverains. Or, il est illusoire de penser que les effets sanitaires liés aux émissions atmosphériques ne pèsent pas dans la balance lors des réponses formulées par les personnes interrogées.

L’enquête nous apprend qu’en termes de nuisances proprement dites, mise à part la pollution de l’air, 80% des riverains se montrent incapables de citer spontanément une nuisance quelconque. Mais plus l’incinérateur est loin et moins les gens le connaissent, plus l’imaginaire prend le pas pour caractériser l’importance de ces nuisances, ce qui conduit le plus souvent à surévaluer leur nocivité et gravité.

L’analyse économique de l’enquête permet d’estimer qu’un dédommagement moyen compris entre 68 et 85 €/ménage/an est jugé suffisant pour compenser les nuisances subies. Inversement, les ménages sont en moyenne prêts à contribuer entre 40 et 54 €/an, s’ils ont en échange l’assurance de la disparition des nuisances par fermeture de l’incinérateur. Cette contribution monte à 135 – 175 € s’il s’agit de déplacer un projet d’implantation initialement prévu à proximité. L’écart entre ces données chiffrées montre l’importance, du point de vue économique, du syndrome « Nimby » : on est prêt à payer bien davantage pour éviter de subir des nuisances, que pour supprimer des nuisances déjà subies !

En ce qui concerne le document de l’InVS, il constitue une identification des effets sanitaires par une première recherche bibliographiques établie sur la base du rapport de la Société Française de Santé Publique (SFSP) et d’une recherche fournie par le Réseau Santé Déchets (RSD) au travers de trois approches : toxicologique, épidémiologique, évaluation de risques.
Les effets sanitaires potentiels identifiés sont les suivants :
- les cancers : de l’adulte et de l’enfant, tumeurs solides et hémopathies malignes (ex. : foie, tissus mous, peau),
- les effets sur la reproduction (ex. : leucémies, lymphomes non hodgkiniens).

L’InVS a donc réalisé une revue des connaissances sur le sujet qui tire la conclusion suivante : « les études épidémiologiques conduites ne permettent pas de trancher en matière d’effets et de risques encourus par les populations résidant autour de ces installations. Les quelques augmentations du risque de pathologies, cancéreuses ou non, qui ont pu être mises en évidence, demeurent modérées et ne peuvent être attribuées de façon certaine aux émissions d’un incinérateur ».

Les analyses des études existantes ont montré de nombreux biais dont les conséquences sur les résultats peuvent être de deux ordres : les biais différentiels et biais non différentiels qui peuvent avoir des conséquences sur les résultats (absence de description des caractéristiques des incinérateurs, absence de description des autres sources polluantes dans la ou les zones d’études, caractérisation de l’exposition par la simple mesure de la distance et donc l’absence de prise en compte des données de vent et des autres voies d’exposition comme la consommation de produits locaux qui peut s’avérer déterminante dans le cas des dioxines, délai d’exposition sous estimé pour les cancers de l’adulte …)
En conclusion, le rapport D4E avait l’objectif à l’aide d’un questionnaire d’évaluer financièrement les désagréments locaux tels que le bruit, les odeurs, le trafic et non pas la pollution atmosphérique.
L’enquête traduit la perception d’une population par rapport à un incinérateur c’est-à-dire la gène ressentie par les personnes interrogées. Il en ressort néanmoins que les gens sont prêts à payer bien davantage pour éviter de subir des nuisances que pour supprimer les nuisances déjà subies => déplacer le problème ailleurs (syndrome Nimby).
Le document de l’InVS met quant à lui en évidence les limites des études : expositions multiples et à faibles doses, effets non spécifiques et multifactoriels dont certains sont chroniques, à latence longue et quand ils existent, des risques faibles. On sait qu’il est difficile d’évaluer l’impact sanitaire d’un incinérateur en terme notamment de pollution atmosphérique. Il faut connaître la diffusion de la fumée tributaire de la forme et taille de la cheminée, les flux et la concentration des polluants, la direction des vents dominants, la topographie du paysage environnant, la nature des sols, etc.
Par conséquent et en termes de méthodes, une stratégie comportant 2 phases successives est proposée : la première de type « étude d’incidence » permettant de mesurer l’incidence dans deux populations et la seconde de type analytique recourant le plus souvent à une étude épidémiologique « cas-témoin ».
Un protocole multicentrique est recommandé pour augmenter la puissance des études. Ces études permettraient également, en multipliant les zones (plusieurs populations d’incinérateurs différents), d’augmenter la probabilité d’avoir des expositions contrastées.
Les évaluations des risques attribuables aux incinérateurs devraient porter une attention particulière sur les particules, le plomb, le mercure, les dioxines et furanes du fait de leur toxicité et de leur persistance dans l’environnement.
Certains points sont à approfondir : contrôle des facteurs de confusion, amélioration des mesures d’exposition, choix des outils statistiques.


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