l’environnement chez les classiques : « biens économiques » versus « biens libres »

Les classiques accordent aux ressources naturelles une place de choix au sein de leur théorie de la production puisqu’ils leur reconnaissent explicitement un rôle moteur, tant dans l’industrie que dans l’agriculture. La production est en fait appréhendée comme une séquence d’activités d’extraction de matières premières ou de denrées agricoles et de transformation de celles-ci en objets d’usage. Toutefois, la multiplication des produits et le développement des marchés ont poussé les classiques à adopter une véritable théorie de la valeur . Dans la mesure où « en tant qu’elles possèdent une utilité, les marchandises tirent leur valeur d’échange de deux sources : leur rareté et la quantité de travail nécessaire pour les obtenir » (Ricardo) [1], les valeurs d’échange des ressources naturelles non productibles et disponibles en abondance sont donc nulles. Un grand nombre d’entre elles se trouvent alors exclues du champ de l’économique et constituent ce que l’on appelle les « biens libres ».

Avec les classiques, une distinction est certes établie entre ce qui appartient à la nature et ce qui revient à l’économique. Néanmoins, les deux ensembles n’en deviennent pas pour autant indépendants, puisque le premier alimente le second et que certains éléments leur sont communs. Certaines ressources naturelles en effet, de par les opérations d’extraction et de transformation qu’elles requièrent ou de par leur rareté, deviennent appropriables et transitent alors par le marché. Elles sont donc dotées d’une valeur d’échange , notamment celle de leurs coûts d’extraction et de transformation, et sont de ce fait considérées en tant que « biens économiques ». Ces ressources marchandes vont, quant à elles, retenir l’attention des classiques. On peut noter qu’elles sont considérées en tant que capitaux. Quant à la terre, en raison de sa limitation en quantité et de l’appropriation qui en découle, elle apparaît bien entendu comme une ressource naturelle marchande et donc appréhendée par l’analyse économique. Son rôle est fondamental, puisque c’est elle qui conditionne la croissance économique, qu’elle la favorise par sa fécondité ou qu’elle la limite en raison de son avarice, comme l’ont mis en évidence, dans leur théorie de la rente, Malthus et Ricardo.

Ricardo s’aperçoit d’ailleurs à ce propos que c’est lorsque la terre fait le plus défaut qu’elle acquiert sa valeur maximale, ce qui lui fait remarquer, avec plus d’un siècle d’avance, qu’il n’est pas souhaitable pour une ressource naturelle d’être admise sur le marché, c’est-à-dire d’acquérir une valeur d’échange, puisque cela signifie qu’elle devient rare, en d’autres termes qu’elle est en voie d’extinction.

On peut souligner que la notion de terre chez les classiques est, comme chez les physiocrates, rarement utilisée dans le sens restreint que nous lui attribuons aujourd’hui, c’est-à-dire dans le sens de « sol ». C’est le sol qui est rare et non pas la terre. Cette dernière apparaît, encore une fois, comme une sorte de symbole de tous les flux dispensés par la nature et utilisés par le système productif. Lorsque Ricardo parle des « propriétés naturelles et indestructibles » de la terre, c’est à cette combinaison de propriétés naturelles qu’il se réfère, plutôt qu’à la conception d’une terre insensible aux agressions humaines.

Au total, on peut dire que, paradoxalement, les classiques ont accordé un rôle privilégié aux ressources naturelles marchandes, c’est-à-dire dotées d’une valeur d’échange, dans leur théorie de la production, tout en étant à l’origine de l’exclusion du champ de l’analyse économique des ressources naturelles non marchandes, c’est-à-dire libres car suffisamment abondantes.

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Notes

[1RICARDO D., 1821, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, trad. frse, GF-Flammarion, Paris, 1992, p.52.

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