Les processus sociaux à long terme : une autre approche, plus riche, des transitions

Mon parti-pris, jusqu’à présent, a été de positionner quelques faits issus de notre connaissance du passé, le long de séquences temporelles longues, comme des évolutions ou co-évolutions qui contribuent, à un moment donné, au réarrangement du système. Quand on aborde le lointain passé, nous reconstituons des évolutions fragmentaires, nous décelons les grands changements dans les modes de vie, étalés sur des temporalités longues (siècles) par exemple, sans être en mesure de donner les détails de chaque séquence, que nous pouvons néanmoins suivre, mais encore faut-il placer des jalons. Pourquoi les humains adoptent (je n’ai pas dit choisissent) une voie ou une autre ? Quelle serait l’influence du contexte et comment l’étudier ? Cherchaient-ils à maximiser leur l’utilité, selon une théorie de l’action rationnelle ? Gardons-nous des anachronismes.
Notre compréhension de ces sujets dépend avant tout de la manière dont on nous a enseigné l’histoire, remplie de grands faits, attribués à de grands hommes (un modèle volontariste), un attachement à des monuments que l’on vénère. Cependant, posons-nous la question : l’histoire a-t-elle quelque chose à nous apporter pour mieux comprendre d’où nous venons, informer le présent et contribuer aux choix pour l’avenir ? Ne négligeons pas qu’elle a aussi une dimension idéologique, par exemple pour alimenter des fictions ou des romans nationaux, fabriqués à un moment donné pour soutenir les consciences nationales, suite à l’émergence des Etats-nations et plus précisément à partir du XIXème siècle.
Ici, plutôt que de raconter l’histoire comme un déroulement continu et progressif, des enchainements d’événements, nous essayerons d’identifier les discontinuités [1], les virages dans les trajectoires, en partant du principe que c’est l’histoire (sociale) qui permet l’existence de grands hommes et non l’inverse.
Un autre écueil doit aussi être souligné. Nous avons tendance à figer des situations, qui sont en réalité dynamiques, pour pouvoir appliquer notre regard analytique, établir des corrélations et dériver les causes de ce que nous avons sous les yeux. Certains parlent de présentisme. Dans les cours précédents, j’ai essayé de montrer que chaque constat que nous pouvons faire, à un instant donné, résulte de multiples processus, qui se déroulent au long terme et qui, par leur croisement, leurs interactions, produisent des profonds remaniements de l’organisation sociale, avec des conséquences, non seulement sur les régimes sociotechniques, mais autant sur les mentalités, l’organisation politique, voire la manière de comprendre le Monde, les catégories de pensée et les concepts qui vont avec, en perpétuelle évolution et avec des temporalités différentes.
Le champ est immense, des évolutions diverses étant intervenues, en fonction des lieux et des circonstances et qui ont rendu possible une transformation de différents systèmes, à l’échelle de régions ou continents, la montée de civilisations entières [2]. En conséquence, il a fallu faire des choix, en me limitant à certains ensembles géographiques cohérents et notamment l’Europe occidentale, en passant par l’Athènes antique, puis Rome, avant d’aborder le Moyen Age. Pour nombre d’entre vous, les sujets peuvent être moins familiers, mais j’insiste, le but n’est pas de retenir les détails, des faits particuliers, des noms et des dates, mais bien de dégager des régularités, sur des mécanismes, aux dimensions sociales, économiques et culturelles. Il s’agit de montrer que ce qui se passe à l’instant t, peut être éclairé par des choix passés, chaque option poursuivie rendant possibles des évolutions, qui peuvent se manifester longtemps après, enlevant tout crédit à des conceptions volontaristes et l’impression que l’histoire relève de choix individuels ou collectifs, conscients et réfléchis.

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